dimanche 17 septembre 2017

Les jours et la seconde

Nous avons tous nos jours las.


Qui voient nos têtes dodeliner de crainte et d'ennui. Notre angoisse, sourde à force d'habitude, paralyser nos rêveries. Accolée à notre cœur crispé, la sensation étrange d'avoir quitté notre trajectoire naturelle pour nous égarer dans un lieu qui ne nous ressemble pas. Ces heures dont les minutes s'étirent. S'effilochent en miettes d'un temps qui se fige dans nos iris fatigués. Nous nous sentons fleur blanche qui peine à illuminer le gris des murs.

fleur à ombrelles blanches sur mur gris
Ton ombrelle contre le gris des murs

Nous avons tous nos jours las.

Je traverse au pas lent mes semaines de rentrée. Les rires de mes enfants me manquent. Mon propre rire me manque. Mon jardin me manque. Le temps, tout simplement, me manque. 

Du temps ! de grâce, du temps ! 

Du temps pour lire, écrire, danser et dormir au milieu des fleurs, m'asseoir sur la berge, regarder la rivière qui serpente entre mes rêves, sentir la pluie me tapoter doucement les doigts, m'abriter sous l'épicéa, écouter l'averse carillonner à ses branches, jouer à l'ignorer... et puis entendre mes enfants m'appeler. Courir, les rejoindre sur l'herbe grasse. Nous tenir la main, têtes renversées, bouches ouvertes ; boire quelques gouttes fraîches et claquantes avant de rentrer nous sécher.

L'automne est arrivé dans mon dos. Je suis rentré au bureau un matin d'été, j'en suis sorti un soir d'automne. J'ai raté la bascule des saisons.

Nous avons tous nos jours las.

deux paires de pieds et une rivière
Une simple seconde, et choir dans la joie

Mais nous avons aussi l'étincelle d'une seconde.


L'instant qui efface les jours comme le vent balaye les feuilles mortes. D'un revers de force vive. Qui pousse nos doutes dans le dos et les fait mordre la poussière.

Nous avons l'étincelle d'une seconde.

Cette seconde qui gomme les heures perdues à vouloir être ailleurs. Cette seconde où, dans les yeux de mon enfant, je vois le reflet du monde. De tous les mondes possibles. Le monde vaste qui conduit la valse du temps. Le monde modeste que nous bâtissons. Notre monde dans le monde. Notre coin parmi les couleurs. Cet espace hors l'espace qui nous a accueillis et dont nous prenons soin en retour. Notre royaume, où les trèfles sont rois et les pâquerettes sont reines. Notre refuge. Où la justice se rend sous un camphrier de quarante centimètres de hauteur - toujours en notre faveur. Où l'on joue à toujours être nous-mêmes. Où les déguisements ne sont pas des mensonges.

Quand je suis rentré samedi, l’œil terni par les embruns des jours gâchés, j'ai été accueilli par une paire d'yeux verts brillant de joie sous une crinière blonde. Je crois que ces yeux m'avaient attendu le temps de deux éclaircies et trois averses. Leur joie m'a gagné. Immédiatement.

père et fille coupent la menthe
Une seconde hors le temps
Alors j'ai jeté mon manteau, mon sac, mon ennui. Je les ai remplacé par une main dans la mienne, un panier, un sécateur

Elle et moi sommes allés faire un de ces fameux tours du jardin qui remettent les humeurs à leur place. Dans un ambiance pré-crépusculaire d'un gris-bleu vacillant. Un obscur-clair, comme l'éclat de nos regards. La silhouette d'une grande sœur nous a suivis en pointillés, à sa façon, l’œil avalé par la beauté des ombres, mi-présente, mi-lointaine. 

Nous avons ramassé des trésors : une pomme, un peu de menthe, une feuille aussitôt jetée dans la rivière, et qui s'en est allée par-delà le pont qui trace la frontière de notre pays imaginé. 

néflier japonais
Jolies fleurs deviendront-elles délicieuses nèfles ?

Nous avons admiré les joyaux étalés dans les mains automnales du jardin : le bourgeon prometteur d'un mahonia, les lanternes rouges du crinodendron, les grappes de fleurs du néflier japonais. Nous nous sommes étonnés de cette part du jardin qui s'éveille pendant que l'été s'endort.

arbre aux lanternes
Crinodendron habille les terres de bruyère de ses lanternes rouges

Nous avons compté ensemble les menus trésors de notre récolte : huit feuilles de menthe, cinq branches de romarin, deux de thym citronné, trois de thym tout court, une pomme, beaucoup d'amour.

panier de récolte
Il nous fallait garder de la place pour tout cet amour !
 
Nous nous somme sentis vivants, légers, traversés par la joie communicative de l'aventure. 

En trois sourires, mon enfant, tu as eu raison des centaines de parisiens qui m'avaient adressé leur froideur dans le métro. En trois mots doux, tu as fait taire l'écho des conversations tape-à-l'oreille de mes collègues de bureau. En trois petits gestes de rien du tout, tu m'as rappelé combien j'aimais la vie. 

Et un petit geste de rien du tout, un ! Et deux sourires, deux !

Combien je t'aimais, combien je vous aime. Combien tous est si beau autour de nous. Combien à la faveur d'une simple fenêtre - et de mon imagination - je m'échapperai lundi.

Et s'il n'y a pas de fenêtre, peu m'importera : il me me sera toujours possible de fermer les yeux pour en voir une. Et derrière elle, le souvenir de cette petite seconde qui aura suffi à changer la lassitude en joie.

samedi 9 septembre 2017

Les mille fossettes du voleur de tomates


On hésite souvent à faire le portrait d'un jeune enfant. Je ne sais pas exactement pourquoi. Peut-être craint-on qu'il ne change si vite qu'entre deux poses on ne le reconnaîtrait pas. Pourtant c'est précisément cela, la beauté de la vie : l'assurance de ne jamais voir une même scène de la même façon. 

père et fils se baladent
Allons voir si la rose...
Dans notre empressement à nous illusionner, nous choisissons d'oublier que le temps nous transporte sur ses ailes. On feint d'ignorer le mouvement de la terre sous nos pas. C'est toi qui me rappelle à l'ordre. Toi mon fils délicat qui toujours varie - aussi régulièrement que tu respires. Tu me rappelles l'importance de la seconde qui s'en ira rejoindre les précédentes. Celle qui seule existe.

 

D'un sourire l'autre


oeil qui frise et sourire béat

Je vais écrire ton portrait, mon enfant. Peu m'importe que tu ne cesses jamais de bouger, de changer, de grandir. Te raconter, c'est photographier une ombre sur un mur. On te regarde, une seconde passe, et déjà tu n'es plus là. Tu es le tumulte du temps concentré dans un seul corps. Tu es la vie débarrassée du déguisement de l'apparente constance.


Ton visage continue de danser longtemps derrière les paupières. Car tu n'es pas de ces vents qu'on oublie lorsqu'ils cessent de souffler. Tu es l'instant étiré. 
De toi, on voit d'abord un sourire large comme ton front. Ensuite on découvre deux grandes billes bleues barrées d'une mèche folle. Et l'on revient à ton sourire, encore - ton sourire toujours. Ton sourire comme un antidote contre la mauvaise humeur, la sècheresse qui brûle les fleurs, la pluie qui les noie ; ton sourire qui croise le fer avec les mauvais jours, qui les terrasse d'une seule fossette.

Tes yeux au-dessus de ton sourire semblent dire : peu nous importe l'orage, nous serons toujours soulevés par les vents. Il faut dire qu'en plus d'orner ton bonheur, ton visage bienheureux est le reflet de la grâce que tu apportes au monde. 

Cette grâce, tu me l'offres au centuple. Mon petit garçon doux, délicat et terrible. Ma tornade aux yeux calmes et profonds.

enfant caché sous un deuxième chapeau
Entre le ciel et le chapeau, un sourire
Parfois, on ne voit rien de ton visage, rien d'autre que le chapeau dont tu te couvres en riant. Certains ont des têtes à chapeau ; toi, tu as une âme à chapeau.

garçon caché sous un chapeau
Sous la paille, le sourire

Révolution


Il n'est pas rare que l'on me dise : "Et bien, mon vieux, après trois filles vous deviez être soulagé d'avoir enfin un garçon !". 

Je te dois la vérité : l'histoire ne s'est pas passée ainsi. Au commencement ton père pensait avoir des filles, plein de filles, plus de filles encore qu'il n'avait de sœurs. En fait, je n'avais pas vraiment envisagé la possibilité d'avoir un garçon. Ne vois pas là l'expression d'une quelconque préférence. Non, j'avais simplement émis l'hypothèse inconsciente que je n'aurais que des filles.

grande soeur et petit frère
Sœur et frère
J'imagine que tu frémis à l'idée d'apprendre quelle fut ma réaction au moment d'apprendre que tu étais indubitablement un garçon. D'aucun pourrait penser que j'ai répété ad infinitum : "Dites, vous pourriez-pas vérifier encore une fois si ce n'est pas une fille ?"

Rassure-toi, mon petit sourire, il n'en a rien été

Une heure avant de te découvrir, je me suis posé cette question pour la première fois de ma vie : "Tiens... et si c'était un garçon ?". 

Alors, en un instant, une révolution est venue bouleverser ma perception du doute, de la certitude et de la chance - et par là, de la vie. Ce retournement du sol au plafond n'a duré qu'une seconde. Mais tout avait changé en moi. J'acceptais à présent sans aucune réserve la merveilleuse incertitude du hasard.
 
C'est ce même hasard qui t'a fait naître un jour de décembre. Un matin mis en musique par le son de l'eau qui goutte des nuages. Un matin bercé par cette pluie que tu aimes tant et à laquelle ton prénom fait écho.

Toi


Tu es né sans effort ni contrainte. Tu semblais parfaitement heureux de débarquer dans ce monde nouveau : celui où nous pesons notre propre poids. Tu as grandi sur ma peau, mon enfant délicat. Tu dormais la tête enfouie dans mon aisselle. Je dormais en même temps que toi. Et j'ai grandi, moi aussi. J'ai muri au soleil de tes cheveux. Il y aura toujours entre nous ce lien des temps anciens. Il y a déjà entre nous un grenier rempli de souvenirs et de promesses.

petit bébé dort paisiblement
L'infinie légèreté du sommeil
Il y a tout ce que je chuchote à ton oreille : comme le mouvement de tes boucles me rappelle la mer d'Ouessant, combien ta voix réveille mon rire lorsqu'il s'endort, combien j'aimerais ne plus te laisser le matin pour aller travailler. Combien je ne rêve que d'une chose : passer mes journées avec toi, comme j'ai pu le faire avec ta sœur. 

un petit garçon mange une tomate
Une, deux, trois bouchées
Il y a nos secrets : la recette du chocolat au chocolat, les tomates que tu chipes et manges en une poignée de bouchées. Il y a tes réveils deux fois par nuit, contre lesquels nous pestons et que je regretterai lorsqu'ils seront devenus souvenirs. Il y a l'éclat de ton rire au moment où ton front vient caresser le mien avec la douceur d'un marteau-piqueur. Il y a Schubert qui te fait danser, danser, danser comme sur un rock endiablé, danser jusqu'à tomber sur les fesses. 

Il y a ta peau contre la mienne ; ma fraîcheur qui tempère ton été, ta tiédeur qui éclaire mon hiver ; il y a mon souffle doux dans ton cou qui te chatouille un peu, pas trop ; il y a le tien qui frémit dans le creux de mon bras lorsque tu t'y endors. 

C'est à toi que je confie mes secrets inavouables : pourquoi j'aimerais vivre dans un film de Wong Kar-Wai, à quel point mon travail me pèse, pourquoi je préfère les nœuds papillon aux cravates et les papillons aux nœuds papillon, pourquoi je ne cours jamais derrière un métro le matin et vole vers mon train le soir. Pourquoi le temps suspend mon sourire entre le moment où je vous laisse et celui où je vous retrouve. 

Il y a ton sourire qui se plante jusque dans le cœur de mon cœur. Ton sourire dont je sais qu'il me donnera un jour le courage de tout envoyer promener. Tout sauf l'essentiel : vous.

un petit garçon carresse sa maman chien
Elle c'est toi

Je t'aime, mon garçon paisible et agité. J'aime la façon dont tu caresses les fleurs, comme si elles étaient des animaux ; et les animaux comme s'ils étaient de verre, très délicatement. J'aime ta sérénité quand un bourdon se pose sur ton bras ou une araignée parcourt ta main. J'aime te voir goûter et apprécier des mets complexes, la curiosité aux bords des lèvres - même si ça te vaut un abonnement au centre antipoison. J'aime les rares fois où tu prends ton air sérieux, fronces les sourcils et te donnes des faux-airs de James Dean des bacs à sable. 

 
la maman chien et son chiot garçon
Toi c'est elle

J'aime ta fragile certitude qui chaque jour vacille pour mieux nourrir ton feu.

Je t'ai aimé tout de suite, pleinement, comme tes sœurs. Je me suis efforcé de projeter mes idées préconçues le plus loin possible de tes boucles. De t'aimer simplement comme tu es et de t'accompagner dans ce que tu deviendras.

petit garçon caline poupon
De toute douceur

Je vais te révéler un dernier secret, mon bientôt grand : à quelques détails anatomiques près, un garçon n'est pas différent d'une fille. On te répètera sans cesse l'inverse. C'est du chiqué.

Garçons et filles ont en eux la même douceur, le même sens de la poésie, le même courage, les mêmes sensibilité, intuition, intelligence, instinct. 

Cela ne revient pas à dire que nous sommes tous sensibles ou intuitifs, ou de grands poètes. Cela signifie simplement que notre personnalité n'est pas fonction de notre état civil. Je crois que ce sont les adultes qui jouent à déterminer, dès le berceau, la condition d'un être dont ils ont peur qu'il leur échappe. Peut-être le font-ils simplement parce que ça les rassure au moment de choisir des vêtements et des jouets, ou un truc du genre. 

Toi, tu me montres ce que tu aimes et je me fiche complètement de savoir dans quel rayon tu te trouves. Mon tout jeune enfant, tu ne grandiras pas selon un modèle écrit pour toi. 

Tu feras comme tu seras. Moi, je serai là pour poser un genou à côté de ton pied, t'écouter me décrire le monde et t'apprendre deux ou trois trucs qui m'ont été utiles.

petit garçon et son papa sous la pluie
La pluie, quelle pluie ?
Car en réalité, c'est la seule recette que je connaisse : à chacun sa recette.

dimanche 3 septembre 2017

Quand l'écureuil n'est pas là (et que papa dort), les petites filles dansent

trois paires de pieds d'enfant
Trois fois deux font six pieds légers
Dans notre jardin vit un écureuil. Nous ne le prenons jamais en photo : sa pudeur n'a d'égale que sa rapidité et nous sommes pétrifiés de joie contemplative lorsque nous l'apercevons. Nous le regardons de toutes nos rétines, sans bouger. Je ne suis donc pas en mesure d'illustrer cet article avec une photo d'écureuil : il vous faudra l'imaginer.

La sieste d'Hyde Park


Cet écureuil est une fenêtre ouverte sur mon enfance : Hyde Park, l'automne, les écureuils apprivoisés par des promeneurs toujours curieux, jamais envahissants. Oui : c'était avant les selfies qui gâchent l'instant et le paysage. 

Je ne vois plus l'écureuil de mon enfance dans le brouillard londonien de ma mémoire. Mais c'est pourtant l'image qui se dessine la première dans mon esprit quand j'évoque ma prime enfance. 

Je suis né outre-manche, dans une chambre du St Mary's Hospital du cœur de Londres. Les souvenirs de mes premiers pas à Hyde Park, marchant d'un pas maladroit vers les écureuils, courant après mon équilibre, ce sont mes parents qui me les ont racontés. Ils sont lointains, trop lointains pour que j'eusse pu les garder en mémoire. Je les ai longtemps cru noyés dans la brume.

Pourtant mon jardin m'en a restitué la saveur - par un de ces petits miracles que seule la nature est en mesure de nous offrir. Cet écureuil que j'admire aujourd'hui, je sais l'avoir vu hier. Je ne le vois plus mais il m'est familier. C'est certainement son arrière-petit fils qui habite aujourd'hui le même jardin que moi. C'est lui qui m'offre de revivre mes premiers émois poétiques. 

Poésie vient du grec ποίησις, poíêsis l'action de créer. Enfant, je courais vers la beauté pour ne jamais la saisir : cette définition de la poésie me convient.

Hier, le ciel nous offrait le spectacle de ses nuages régulièrement percés par un soleil timide et doux. Avec mes enfants, nous aimons ces conditions propices à la promenade. Et j'aime personnellement ces conditions qui appellent à faire la sieste entre deux promenades. Nous nous sommes répartis les tâches : l'ainée faussement exemplaire et les sœurs copines se promèneraient dans le jardin pendant que je ferais la sieste, allongé sur la pelouse. 

un papa surpris à faire la sieste
Surpris en pleine activité

L'oeil au trois quarts clos, j'attendais que le tableau s'animât. Que mon écureuil en forme de souvenir grimpât sur mon liquidambar... ou plutôt son liquidambar, allez, disons : qu'il grimpât sur le superbe liquidambar qui n'appartient qu'à lui même. Hyde Park (c'est le surnom que je donne au sympathique rongeur) l'affectionne particulièrement. De son sommet, il a une vue imprenable sur les noisetiers qui constituent l'essentiel de son garde-manger. 

Je voulais couper ces noisetiers avant de rencontrer Hyde Park : à présent que je le connais, j'en ai sanctuarisé chaque branche, au même titre que le Falgus Sylvatica que j'ai planté de mes blanches mains. Je crois qu'ils me survivront tous les deux.

J'attendais, donc, et j'attendais vainement. Je surveillais mon petit jardin aromatique à gauche, le likidembar à droite, ma cabane devant. 

 
Romarin, iris ensata, thym, lavande
Tiens, les Iris Ensata se sont invités entre le thym et le romarin

cabane d'enfant et likidembar d'écureuil
Cabane sur cabane : le liquidambar surplombe la maison des sœurs copines


Au dessus-de mes yeux, la voute ennuagée veillait sur notre monde. J'avoue m'être légèrement assoupi sous ses yeux bleus nimbés de flocons blancs.

la beauté de la voûte celeste ennuagée
Voûte ennuagée veille sur dormeur des trois vallées


Hyde Park devait être occupé lui aussi à faire la sieste. En tout cas il ne s'est pas montré.

La cueillette en catimini


Les trois sœurs se sont emparées d'un joli panier (en fait de panier, elles ont paré au plus pressé et chipé le panier vapeur dans lequel je concocte de délicieux Bao). Elles ont filé au bord de la rivière. Là, elles ont sauvé quelques pommes de la noyade. Un fort joli pommier se déploie jusqu'au dessus de l'eau. Si l'on y prend garde, il offre à ses fruits de découvrir les joies de la navigation. 

Heureusement, la bande des sœurs y prend garde. Point de croisière pour les pommes : elles s'en iront nourrir les appétits acérés des aventurières qui sont venues les sauver de la noyade. 

 
la petite fille aux pommes et au sac poilu
Cette frêle embarcation ne prendra pas la mer

Aucune pomme ne peut rêver plus noble destin. Sustenter la bande des sœurs, quelque part, c'est assurer au jardin tout entier d'être bien traité. Un enfant n'oublie jamais la main qui le nourrit.

C'est à ce moment, j'imagine, que l'idée a été lancée. 

 
l'idée, c'est de piquer toutes les noisettes
L'idée et sa réalisation

Si je devais proposer un scenario du déroulé des faits, je dirais qu'ils ont certainement dû être initiés par la sœur copine numéro 1 - que l'on connaît dans le royaume des trois vallées sous le nom de Princesse du Grignotage Sabbatal. Princesse dont le pas a dû être rapidement emboîté par celui de sa petite sœur. Enfin, l'aîné faussement exemplaire a dû oublier d'être exemplaire et surenchérir d'un : "Papa dort comme un nouveau né, on peut piquer toutes les noisettes". 

D'un commun accord elles ont alors entrepris de ramasser les noisettes qu'Hyde Park s'était certainement réservé pour le goûter. 

cueillette de noisettes
Quand papa dort, les princesses dansent sous les noisetiers

De mon côté, je m'étais réveillé de ma sieste de père faussement oisif.  J'ai ainsi eu le privilège d'entendre cette merveilleuse conversation :

- Sœur copine n°1 : On va faire un sacré goûter.
- Sœur copine n°2 : J'en ai trouvé une !
- Sœur copine n°1 : La question c'est : on mange tout ou on en garde une pour papa ? Une demi peut-être ?
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- L'aînée faussement exemplaire : Papa planque le casse-noix, on va devoir composer avec lui.
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- Sœur copine n°1 : Le casse-noix est dans le placard du haut. En mettant la chaise sur le marchepied je peux l'attraper. Ou alors on les casse avec un gros caillou.
- L'aînée faussement exemplaire : Papa est derrière la haie, il t'a entendue.
- Sœur copine n°1, d'un ton se voulant naturel : Non, grande sœur, on ne mangera pas tout, on va donner la moitié à papa. Ah, il est là ? Vraiment ? Je ne l'avais pas vu.
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- Sœur copine n°1 :  Tu savais très bien qu'il était là, traîtresse !
- Sœur copine n°2 : J'ai tout ramassé, il n'y en a plus !
- Moi, d'un ton badin : Salut les filles, il reste des noisettes pour un ventre affamé par l'activité physique ?
- Les trois, en chœur : Mais au fait, il faut en laisser pour l'écureuil !!!

la petite filles aux noisettes bientôt mangées
Pour une poignée de noisettes

C'est ainsi qu'une bonne partie des noisettes a fait l'aller-retour entre le sol et le panier - sans passer par mon ventre.

La loi de Dame Nature


Ensuite, nous sommes allés ensemble glaner quelques pommes supplémentaires. Nous sommes passés par le petit potager des fruits rouges et la bande des sœurs y a découvert le principe de réciprocité : de la même manière qu'elles avaient su être parcimonieuses dans leur cueillette, le bec acéré de la nature leur avait laissé... une framboise. 

une framboise pour une noisette rendue
Dame nature rend la monnaie de son fruit

Elles ont partagé leur pépite d'or rouge, et l'aînée faussement exemplaire a déclaré : "Vous pensez que si l'on avait oublié de cueillir quelques pommes, les oiseaux auraient laissé une framboise pour chacune d'entre nous ?"

jeudi 31 août 2017

La pensée et les hématies


Ce soir, ma toute jolie grande fille, nous sommes allés marcher dans la nuit parisienne. Tu m'avais accompagné pour visiter une exposition mais une obligation nous a retenus. Tu ne m'en as pas voulu, comme à ton habitude. Je n'ai jamais vu l'ombre de ta rancune. Toi qui aimes glisser dans l'obscurité, tu n'es que lumière.

petite fille dans la lumière de l'ombre
Sans obscurité, point de lumière

Le jour dans la nuit


Je crois que tu as compris très tôt que la vie est une succession d'imprévus.

Il faut dire que, te concernant, l'imprévu devait être pressé tant il fut en avance. Un peu trop à mon goût quand j'y pense.




Tu n'avais pas six mois quand tu es entrée dans ton hiver, à l'automne. Je ne le savais pas encore, mais ton hiver à toi durait quatre saisons.  

Tout était en toi, dès le début, dans l'assemblage subtil et mystérieux de tes gènes. Un peu de moi, un peu de ta mère, quelques formules magiques, et la nature hasardeuse donnait corps à ta singularité. Toi entre mille. Toi et tes hématies qui refusaient de fleurir, ton sang comme une terre aride, ta pâleur de lys, ton regard grave et pénétrant. Ce n'était pas le regard d'un enfant. C'était le reflet d'une âme furieuse et à bout de forces.

Il y a un peu de feu et beaucoup de neige dans tes yeux. Pas de cette neige qui éteint les flammes, non, mais de celle dont on fait les igloos

Et puis il y a ton sourire, prêt à bondir. Ton sourire qui n'est apparu qu'après ta première transfusion. Je t'avais tenu le bras pendant trois longues heures. Au terme desquelles, le coude bleu et le teint rose, tu as souri à la manière d'une pensée qui éclot. Une pensée avec un cœur de soleil, jaune vif, comme une tête d'épingle scintillante ; une pensée aux pétales qui s'éclaircissent à mesure qu'ils s'éloignent de leur seuil. Tu as choisi de grandir malgré les mauvaises herbes à ton pied. Telle une pensée sauvage et têtue. C'est depuis toujours ta fleur préférée : celle des âmes réfléchies, brodées dans le souvenir de leur naissance, et aptes à se ressemer à la faveur du vent. 

l'oeil gauche grave
Ombre et lumière
Je ne sais pas où tu l'as trouvé, ce vent qui te porte vers la vie. Ni où tu le trouves encore. Personne n'en sait rien.

Je sais simplement que je n'oublierai jamais ce matin de mars où l'on m'a dit d'un air gêné de profiter de chaque jour, de chaque heure passée avec toi ; ni cet après-midi de mai où tu m'as dit, toi, d'un seul regard, que non, c'était faux : nous profiterions longtemps de la vie. Aussi longtemps que dure la vie, tout simplement. 

sourire des yeux
Lumière d'ombre

Alors le temps a repris son cours ; alors mon cœur qui se retenait de battre a repris sa musique, allegro, comme un écho au tien qui bat si vite. Tu étais née pour la deuxième fois - et moi avec. Je n'avais plus peur. Pourquoi avoir peur à ta place ? Tu n'as pas peur, toi. Tu as regardé la mort sans trembler ; tu l'as regardée comme une vieille amie à qui tu n'ouvrirais pas la porte

Tu la portes en toi - comme nous tous, en fait. Tu n'as pas besoin de feindre d'ignorer : tu as apprivoisé la peur. Tu connais la juste distance. Tu parles du risque comme d'une pincée de sel qui développe par effet de contraste la saveur inimitable de la vie. Tu aimes dire : la fleur de sel sur une tomate verte donnerait l'illusion d'une tomate mûre. 

tomate verte pour fleur de sel
On la cueille, dis ?

Tu dis aussi que la sortie de la scène ne concerne pas l'auteur. Que seule la pièce qui se joue importe. Alors tu interprètes ta propre pièce en même temps que tu l'écris. 

Tu connais la douleur muette et les cris silencieux. Tu connais la faiblesse qui cloue les mouvements. Et tu sais mieux que quiconque la douceur de respirer. Tu sais l'amour au-delà de tout. Tu sais le présent et le présent seul, comme la brise dans les cheveux. Tu sais la joie, fidèle et entraînante.

Tu la sais et tu la partages. C'est de toi que j'ai appris cela : ressentir une joie vraie vaut beaucoup mieux que l'idée du bonheur. 

J'ai emprunté un peu de ton courage, pour ensuite te le rendre, à petite dose, quand tu en avais besoin

Nous étions toi et moi. Toi ; et moi comme une ombre bienveillante sur laquelle tu dormais, mangeais, pleurais, apprenais à rire. J'ai grandi avec toi. Tu m'as appris tellement ! J'avais tant à désapprendre ! On te dira peut-être le contraire, mais en réalité les adultes ne cessent jamais de grandir - à condition de savoir se baisser pour entendre les leçons des enfants. Les adultes sont des êtres en devenir. Ils ne sont rien d'autre que des enfants qui se sont oubliés en chemin.

C'est en écoutant le souffle de nos enfants qu'on retrouve le nôtre. Je crois que je respire en même temps que toi, ma grande fille, si bien que parfois je suspends ma respiration un instant pour entendre la tienne

Je me rappelle ce temps où nous étions deux dans notre appartement trop grand. L'absence de meuble, le vide que nous avions rempli de nos rires.

Et puis un jour tu es devenue une grande sœur.  Ma grande, ma toute petite, mon adorable moyenne, tu es à la fois ma fille unique et l'aînée d'une fratrie heureuse, si heureuse de t'avoir. Tu réconcilies les contradictions et maries les contraires. Tu es un trait d'union entre les mondes. Ce petit point dans lequel réside l'harmonie. 

petite fille dans l'ombre de l'épicée
Dans la force des feuilles d'été

Le jour de nos nuits


Ce soir, nous sommes sortis et il faisait déjà nuit. Tu avais toutes les raisons d'être déçue et tu étais heureuse. Nous irions à l'exposition samedi matin, voilà tout. Tu aimes la nuit, les nuits pluvieuses, la pluie qui tombe sur la ville. Tu aimes la ville, la pluie et la nuit. La toute première goutte illumine ton visage d'un sourire léger. La seconde te fait rire. Lorsque la troisième atterrit sur ton front, tu deviens l'instant pur.

Ce soir, une longue averse est venue à ta rencontre. Nous avons marché tout doucement, sans parapluie, au rythme qui te plaît. Tu as pris mon bras dans ta main comme tu le fais toujours - ce bras qui t'a longtemps portée. Tu n'as plus l'âge d'être portée mais tu aimes ce contact simple : ta main qui enroule mon bras, juste au dessus de mon coude, fort et doucement en même temps. Quand tu es fatiguée, je t'aide dans tes efforts. En retour, tu m'offres le plaisir simple de déambuler. Tu me rends à ma tranquillité égarée - moi qui cours tout le temps sans raison. 

Quand tu étais bébé, c'est mon cou que tu serrais fort, très fort, le nez collé à ma joue. Aucun vent n'aurait pu te décrocher et rien ne m'aurait fait te lâcher. 

Ce soir, à l'heure où j'écris, il pleut encore et tu es là, à côté de moi, à écouter par la fenêtre ouverte tomber la pluie. Tu as rompu notre silence pour me dire que tu aimes m'entendre frapper les touches du clavier, régulièrement, comme pour accompagner la pluie. Pour me dire que tu aimes être avec moi pendant que le reste de la maison dort. Pour me dire que tu aimes quand notre chienne dort à nos pieds en toute confiance. 

la petite fille et le berger allemand
Vous c'est vous, et c'est aussi elle et toi

Ensuite, tu as dû penser que tu avais été trop sérieuse ; alors tu m'as dit qu'en croisant un chien, un cochon et un mochi (pour ceux qui ne le savent pas, c'est un petit gâteau japonais à la farine de riz) on pourrait peut-être obtenir un cmochien. Je t'ai dit que c'était finement imaginé, que ça tenait debout et que nous devrions essayer ; et puis j'ai ajouté en chuchotant que moi aussi j'aime être avec toi, la pluie et le temps qui se fige.

Oh, mon enfant, je serai toujours là. Même lorsque tu auras grandi et que tu voleras de tes propres ailes, de tes ailes de petite fleur des villes, je serai là - au loin. Je serai là, pour toi, dans chacune des gouttes de pluie qui tomberont tendrement sur ton front. Je serai là, aussi discret que tu le souhaiteras ; et je serai heureux de te savoir heureuse loin de la maison. Je serai joyeux de te savoir libre. 

Tu es d'ores et déjà libre, mon enfant, de cette liberté qui, à la façon du vent dans la voilure des pensées, fait voler les graines d'hématies. Aux quatre points cardinaux, jusqu'à faire fleurir ton sang, un peu, juste un peu ; mais passionnément - à la hauteur de ta folle envie de vivre. 

Mon enfant, pensée sauvage qui prospère entre les pavés comme en terre humifère. Ma toute petite devenue grande si vite - avant même de grandir. 


balançoire, lecture, petite fille et temps qui passe
De l'utilité d'une balançoire : bercer la lecture

Aujourd'hui tu t'apprêtes à entrer au collège. Tu es curieuse et douée. Tu es vive, tu réfléchis vite, si vite qu'en classe on te laisse lire lorsque tu as fini ton travail. Tu dévores ainsi des centaines de romans qui semblent avoir été écrits pour toi. Tes trésors de persévérance t'ont offert de transformer la fragilité en don. 

Tu es éprise de justice ; tu prends instinctivement soin des plus fragiles. Tu sais les approcher, intuitivement ; tu sais leur parler, leur redonner confiance. Ta soif d'apprendre est sans fin. Tu vas plus vite que ta propre lumière. Ce rythme, ton rythme, contredit parfois celui de ton corps. Alors ça te fatigue un peu. Ce qui m'étonne le plus, c'est ta faculté à savoir exactement à quel moment te reposer, te retirer en toi-même ou simplement dormir. Cette connaissance que tu as de toi-même ne cessera jamais de me surprendre. 

Ta lumière est celle de l'aube, mon enfant. Tu es telle un clin d’œil que s'adressent lune et soleil : tu t'endors et te réveilles au même moment.

Il paraît que nous nous ressemblons étrangement. Tu termines les phrases que je commence et inities celles que j'achève. Nous mettons jusqu'aux virgules au même endroit. Et nos rires très légers achèvent de ponctuer nos mots. Mais nous sommes conscients de notre profonde altérité et nous en amusons. Nous le savons : nous sommes aussi différents qu'on peut l'être ; et pourtant nous sommes semblables, comme deux gouttes de pluie. L'harmonie s’accommode des contradictions, n'est-ce pas ?

petite fille qui se hisse sur la toise
Grandir, encore et encore

Je pourrais parler de toi des heures, ma grande, mais des heures ce ne serait pas assez. Tu connais la vie mieux que moi car tu en as arpenté les limites. Je ne prends pas beaucoup de photos de toi, comme s'il fallait vivre chaque seconde. Parce que chaque seconde passée avec toi est une éternité de chance. J'aime tout mes enfants également, tu le sais ; mais c'est bien toi qui m'as fait aimer la vie passionnément. Tu as réhabilité mes rêves perdus en chemin.

Ce soir, tu es allée te coucher, laissant un vide sur le fauteuil où tu lisais. Alors j'ai arrêté d'écrire et je suis allé t'embrasser sur le front pour protéger tes rêves - à ma mesure.


lundi 28 août 2017

Un jour deux plantes : Cinnamomum Camphora et Mentha Suaveolens

Dans mon jardin, à l'issant d'un long sommeil, de jeunes arbres au charme exotique font la cour à de respectables vivaces. 

menthe suave et camphrier
"(...) elle, qui l'aimait tant, elle le trouvait le plus beau du jardin (...)"

Autour de leurs amours naissantes flotte le parfum des bals musette d'antan. Vous savez : ces parenthèses hors le temps et l'espace où l'on voyait se lier, l'instant d'une danse, deux âmes qui auraient dû ne jamais se rencontrer. La demoiselle la plus timide du village et l'aventurier de passage - ou l'inverse. Le destin pouvait bien avoir oublié nos deux cœurs hier étrangers ; peu leur importait : les valses se moquent éperdument du destin. Ainsi, ils s'accordaient si bien, le temps d'une chanson, que rien ne devait plus les séparer. Exit le bal ! exit les convenances ! un regard échangé furtivement, deux sourires, un baiser, et c'est la fuite vers la vie ! La vie, enfin.

On retrouverait le souvenir de cette rencontre sur une photo d'époque, un demi-siècle de bonheur plus tard. Les sourires intacts. Intacte aussi, l'étincelle de surprise née dans l'âtre des cadeaux inattendus, figée à jamais dans le ciel brûlant de l'instant. 

Allons, voilà que je m'éloigne de mes plantes... enfin, en apparence. Car derrière la petite histoire se cache une grande question : mes arrière-petits enfants contempleront-ils un jour, au détour d'un album aux photos jaunies, le portrait de mon camphrier et de sa menthe suave ? Souriant comme les plantes paraissent sourire : en caressant le vent du revers de leurs feuilles étincelantes. 

Je n'ai pas la réponse à cette question. Et je suis ravi ; oui, ravi de continuer à me la poser, encore et encore ; et ravi d'être libre d'inventer à l'envie les chemins qu'elle pourrait emprunter.

Cinnamomum Camphora : le parfum qui cache la rusticité


Le camphrier est un arbre qui emporte avec lui les légendes de son parfum enivrant. On extrait de son bois dit "de Ho" le camphre et son épice pénétrante. Il évoque la puissance et la fraicheur, la force et la douceur. Son vert tendre est de ceux qui invitent à la sieste et à la contemplation. Sa silhouette réunit grâce et plénitude. 

 
lumineux camphrier
Messire le (très jeune) prince de Ratvinsara, futur roi du monde


On ne taille pas un camphrier : on le regarde pousser, respectueusement. Plus tard, les enfants grimperont sur ses branches. Les adultes feront la sieste quelques mètres en dessous. Il offrira aux plus aventureux d'entre nous de concocter des baumes aux vertus antalgiques. 

Le camphrier, c'est l'enfance qui jamais ne s'envole de sa branche.

Pour moi, c'était avant tout un arbre inaccessible. Réservé aux régions où le froid commence à partir de 5°.

Et puis un jour, au détour d'une balade parisienne, mes yeux se sont au contraire écarquillés : devant moi, dans le parc qui enturbanne les serres d'Auteuil, se tenait un camphrier. Au Nord de la Loire, en pleine terre et surtout : en pleine santé. Comme un défi jeté au visage d'un climat que je croyais être un obstacle infranchissable à sa survie. Il était là, devant moi ; il me caressait le regard de sa majestueuse bienveillance. Je suis resté longtemps immobile à le contempler. J'ai goûté jusqu'au dernier de ses reflets, sans me presser. 

Nous étions au printemps, l'hiver avait été rude et pourtant ses feuilles persistantes étaient à peine abimées. Alors, j'ai reconsidéré tout ce que je croyais connaître des camphriers. J'ai lu, relu, demandé conseil à un aréopage d'érudits pépiniéristes. Les avis ont fortement divergé. En fait, il y avait autant de versions que de savants. J'ai retenu l'hypothèse la plus optimiste : le cinnamomum camphora serait en réalité beaucoup plus rustique qu'on ne le prétend. Tout simplement. Le plus difficile serait de l'aider à affronter la rudesse des ses premiers hivers. Ensuite, tout roulerait pour lui. 

La paternité me l'a appris : les bébés fragiles font souvent des enfants résistants. Ma décision était prise.

Quand j'ai acheté ma maison, j'ai planté un camphrier à l'abri du vent, face à l'orient. Un tout petit camphrier : je ne suis nullement pressé. J'ai juré que mon jardin se construirait en escargot autour de lui. Il serait à notre pays imaginaire ce que l'île Saint-Louis est à Paris.

Mentha Suaveolens : si commune et...si précieuse


On dit souvent que ce qui est rare est précieux. Peut-être est-ce parfois vrai, mais ça ne se vérifie pas toujours ; et inversement, on a tort de ne pas se pencher plus souvent sur ce que l'on croit être commun. Il arrive qu'un trésor repose dans le creux d'une silhouette croisée mille fois. Son charme se tient là, lové dans un lit de timidité, emmitouflé de pudeur. 

La menthe suave compte parmi ces miracles que nous croisons chaque matin sans juger utile de nous y arrêter. 

 
menthe suave, toute de feuilles blanches et de feuilles arrondies
Sentez comme ma sève coule sous ma silhouette familière


Parfois, on la cueille pour des motifs culinaires comme on se saisirait du sel sur la table. Sur ce point, je ne suis pas meilleur qu'un autre : la belle dont je vais vous parler aujourd'hui, je l'aurais certainement foulée du pied si elle n'avait choisi d'élire domicile à côté de mon camphrier. 

Au gré des vents, elle s'est ressemée précisément à cet endroit. Là où je ne pouvais l'ignorer.

J'aurais pu me contenter de la déraciner pour dégager le pied de Sa Majesté l'impérial camphrier. C'eût été le réflexe naturel d'un jardinier face à une vivace certes sympathique mais un brin invasive. Seulement voilà : un je-ne-sais-quoi m'a tapé sur l'épaule au moment de sortir ma serpette. 

Alors, j'ai gardé mon outil pour un meilleur usage. Quand un je-ne-sais-quoi me tape sur l'épaule, je l'écoute : on n'est jamais trop prudent. C'est ainsi que j'ai pu regarder ma menthe suave accompagner spontanément son prince d'un pays lointain dans ses débuts difficiles, centimètre après centimètre, jusqu'à progressivement mêler son parfum au sien. 

Ses feuilles délicatement arrondies, son vert tendre qui illumine le crépuscule, ses fleurs blanches gracieuses sont venues irradier ce coin de pelouse triste de leur joie sauvage. 

 
menthe illuminant le crépuscule
Il est un peu moins crépusculaire maintenant, Monsieur le crépuscule !


J'en ai oublié de venir tondre les alentours. Oui, moi le jardinier plein de certitudes, je me suis pris à tomber sous le charme d'un petit pied de menthe effronté, débarqué de nulle part pour me rappeler que la nature décide toujours, à la fin, comme elle le faisait avant nous et le fera après nous. 

Depuis ce jour, j'ai pris la résolution de respecter les aléas du climat et de ne pas trop éloigner mon jardin des espèces que la nature a prévu pour ma région. Grâce à sa menthe, mon camphrier se contentera, s'il survit, d'être l'un des rares habitants exotiques de mon tout petit coin d'Île de France. C'est là le mouvement naturel de la vie... notre petit, tout petit coup de pouce en plus. Et les menues libertés qu'on s'accorde avec la règle énoncée à la faveur d'un coup de cœur ou d'un instant de folie.

Les milles et une vies du tandem olfactif


Mon camphrier a connu son premier hiver. Je l'ai enveloppé d'un voile et j'ai serré mes poings dans le froid. La rudesse d'un air glacial l'a fait trébucher. Le printemps l'a vu se relever. La sécheresse d'un mois de juin éprouvant l'a fait perdre l'équilibre une deuxième fois. Une pluie d'orage lui a redonné la vie. La menthe, elle, est de ces vivaces qui repoussent plus vite qu'on ne les arrache. Inutile de s'en faire pour elle.

camphrier et menthe suave vus du ciel
Vus du ciel le plus proche

J'ai souri de voir mon camphrier deux fois ressuscité et sa menthe immortelle s'entendre comme s'ils avaient grandi dans la même pépinière. Cette rencontre improbable m'enchante. C'est le chant de mon jardin ; celui qu'il a choisi de jouer sans que je ne lui impose sa partition ; simplement un instrument sur deux.

fillette, camphrier et menthe suave, comme larrons en foire
Grâce sauvage, sage harmonie

En fin de matinée, j'aime descendre sur la berge de ma petite rivière et m’assoir sur un tronc d'épicéa que nous avons laissé là après sa chute, exactement à la place où il était tombé. Mon aînée faussement exemplaire - et vraiment adorable - m'accompagne. Nous ne disons rien. De notre observatoire, nous distinguons, à quelques mètres de nous, le vert éclatant du camphrier et de sa vivace naturalisée. En écoutant le bruit de l'eau qui passe, nous buvons un thé à la menthe en réalisant notre chance d'être précisément à cet endroit.

Moi qui pense peu à l'avenir, hier, j'ai rêvé à des lendemains lointains, par-delà les lignes d'horizon. D'un de ces rêves qui s'invite sans avoir été convoqué. C'est ainsi que le vieil homme que je deviendrai un jour a regardé par sa fenêtre d'une vue troublée par l'âge. C'est ainsi que j'ai vu un tableau prendre soudain vie : des enfants, mes arrières-petits enfants, cueillant à ma demande quelques feuilles de menthe au pied du camphrier - dont la plus basse des branches accueillerait une balançoire. 

On ne domestique jamais ses rêves ; ils sont libres, insaisissables et éthérés, volent au gré des vents qui nous traversent. Un rien les inspire. Ce rien, c'est souvent une part invisible de notre vérité. 

Je ne sais pas si l'on peut pleurer en dormant. Je sais simplement que mon oreiller avait un goût salé lorsque je me suis réveillé.






Les jours et la seconde

Nous avons tous nos jours las. Qui voient nos têtes dodeliner de crainte et d'ennui. Notre angoisse, sourde à force d'habitude,...